Un site donné pour mort depuis plus d'un siècle

Retrouvé et documenté

Au lieu-dit « Les Hountètes », sur la commune d'Illats en Sud-Gironde, à la limite de Barsac, sommeillaient deux allées mégalithiques que le monde archéologique croyait depuis longtemps perdues. C'est le Dr Dubroca, médecin à Barsac, accompagné de François Jouannet, qui les signala en 1839. Ce dernier en publia la première description précise dans le Département de la Gironde (édition de 1843), les situant à la limite des deux communes et les décrivant avec soin. En 1908, Edmond Augey, dans ses Notes relatives à des Mégalithes récemment découverts, peu connus ou disparus du Département de la Gironde, porta sur ces monuments une sentence définitive : « La démolition des allées couvertes d'Illats a causé une grande perte à l'archéologie girondine. » Cette formule, teintée de romantisme et appuyée sur des témoignages contradictoires, fut durablement reprise. Le milieu savant n'examina plus ces pierres pendant près d'un siècle.

Pourtant, les monuments n'avaient pas disparu. Ils avaient simplement été engloutis par la végétation — petit houx, ronces, fougères — et oubliés. Julia Roussot-Larroque puis Marc Devignes les avaient encore observés dans les années 1980, et des témoignages d'Illadais confirmaient qu'ils existaient toujours. C'est fort de ces indices que l'association Mémoires et Patrimoines des Graves décida, à partir de 2007, de les retrouver et de les documenter.

1. Le site : entre falaise calcaire et ancien lit du Ciron

Cadastre du site des Hountètes
Fig. 1. Plan cadastral du site des Hountètes à Illats

Le site des Hountètes occupe un emplacement remarquable. Les deux allées se trouvent sur la parcelle cadastrale n° 824 (section B), à une vingtaine de mètres d'une ancienne falaise calcaire reconvertie en carrière puis en terrain de moto-cross — source probable des monolithes utilisés pour leur construction. Le nom même de « Hountètes » — « petites fontaines » en gascon — rappelle que des sources coulaient autrefois à environ 250 m au nord-est des monuments. Au sud, à 200 m, s'écoule le ruisseau des Hountètes, limite naturelle avec Barsac.

Plus significatif encore : à cette même distance au sud se trouve le paléo-lit du Ciron, abandonné par la rivière au début de l'ère chrétienne lorsqu'il adopta son cours actuel, plus au sud. À l'époque de l'édification des mégalithes, le Ciron coulait donc au pied du site, conférant à ce lieu une position d'abri et de ressource idéale pour une communauté néolithique : eau permanente, falaise protectrice au nord, affleurements calcaires à portée de main, et position sur ce qui fut, pendant des millénaires, une route migratoire naturelle depuis les Pyrénées vers la rive gauche de la Garonne.

Note documentaire L'ancien lit du Ciron fait l'objet d'un article en 3 volets sur ce même site (voir l'article dans un nouvel onglet)

2. Deux monuments, une même logique d'orientation

La numérotation adoptée suit celle de Marc Devignes : l'allée nord, plus petite, porte le n° 1 ; la grande allée sud, le n° 2.

2.1 L'allée n° 2 (allée sud)

Allée no 2 du site des Hountètes
Fig. 2. Allée n° 2 du site des Hountètes à Illats après le débroussaillement. (photo J-M R)

est la plus imposante et la mieux documentée. Orientée grossièrement est-ouest, avec un azimut mesuré à 74° par rapport au nord magnétique actuel, elle s'étend sur environ 10 m (depuis le bloc de chevet occidental jusqu'à l'extrémité est). Son dégagement, entrepris entre septembre 2007 et avril 2008 par l'association avec l'aide de bénévoles et de moyens mécaniques mis à disposition par la mairie d'Illats, a révélé une structure composée de quatre dalles de pavage central de dimensions décroissantes d'ouest en est (3,03 m, 2,15 m et deux blocs de 1,50 m environ), entourées de parois dont subsistent sept orthostates au nord et six au sud, pour la plupart renversés ou mutilés lors du saccage survenu peu après 1839. Aucune dalle de couverture n'a été identifiée, ce que Jouannet lui-même notait déjà : il se demandait si ces allées avaient jamais été couvertes.

2.2 L'allée n° 1 (allée nord)

Allée no 1 du site des Hountètes
Fig. 2. Allée n° 1 du site des Hountètes à Illats après le débroussaillement. (photo J-M R)
Longue d'environ 7 m et orientée elle aussi est-ouest, a été maintenue provisoirement sous son manteau végétal afin de la protéger, avant d'être dégagée à l'automne 2013. Elle conserve quatre orthostates côté nord et les vestiges de deux montants côté sud. Sa largeur augmente de l'est vers l'ouest, suggérant, comme pour l'allée n° 2, une entrée orientée vers l'est.

🐄 La légende du Veau d'Or
Comme beaucoup de monuments mégalithiques en France, les allées des Hountètes ont, au fil des siècles, nourri l'imaginaire populaire. La légende la plus tenace à Illats est celle du Veau d'Or : un trésor fabuleux serait enfoui sous les pierres, gardé par un veau en or massif. C'est précisément cette croyance qui poussa, peu après 1839, le propriétaire du terrain à faire démolir la plus grande des deux allées à la recherche du magot — en vain, bien entendu. La destruction fut réelle ; le trésor, lui, ne fut jamais trouvé.
La légende survécut pourtant à l'acte de vandalisme. En 2008 encore, une habitante assurait aux membres de l'association, sur le site même, que des tables de pierre avaient été récemment enlevées pour être exposées au Musée d'Aquitaine à Bordeaux. Renseignement pris auprès de l'archéologue responsable de cette période au musée, celui-ci confessa ne même pas connaître l'existence du monument — et confirma qu'un tel enlèvement n'avait aucun fondement. Comme le notait Jean-Michel Rossignol avec une pointe d'humour : « Les légendes ont la vie dure. »
Ce sont d'ailleurs ces mêmes récits — et la mémoire collective des Illadais qui, enfants, avaient vu les pierres — qui ont mis l'association sur la piste des monuments enfouis. La légende, dans ce cas précis, aura au moins eu le mérite de garder vivant le souvenir d'un patrimoine que la science avait abandonné.

3. Des observations qui renouvellent l'interprétation

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Fig. 3. Croquis de repérage des pierres principales de l'allée 2 du site des Hountètes. (Dessin de J-M R)

Les travaux de dégagement ont livré plusieurs observations inédites, dont certaines remettent en cause la classification traditionnelle de ces monuments.

3.1 Un dallage et non une toiture effondrée

Alignement des dalles
Fig. 4. Alignement des dalles vues de l'est avant le dégagement de la dalle T4 de l'allée n° 2
L'observation la plus déterminante concerne les quatre grandes dalles centrales de l'allée n° 2. Ces blocs massifs, alignés dans le sens de la longueur et jointifs, présentent des surfaces horizontales calées avec une précision remarquable (moins de 10 cm de variation sur 8,68 m). Ils n'ont pu être ni des tables de couverture effondrées — leur position ne le permettrait pas — ni des orthostates renversés. Tout indique qu'ils constituent le dallage original du monument, posés à même le sol dès l'édification.

Pierre S2
Fig. 5. La pierre S2 posée à plat sur le sol a une épaisseur de 70 cm sur son côté nord pouvant s'encastrer parfaitement dans la réduction de la dalle T1. (Photo j-M R)

3.2 Un rétrécissement intentionnel du couloir

L'orthostate S2, contrairement aux autres, présente une surface oblique alors qu'il repose horizontalement sur le sol. Des sondages ont montré que son épaisseur varie de 70 cm à l'est à 30 cm à l'ouest : relevé, il viendrait s'emboîter précisément dans le rétrécissement de la grande dalle centrale T1 (ou C1). Ce détail révèle un étranglement volontaire du couloir d'accès, caractéristique commune à de nombreux monuments mégalithiques d'Aquitaine.

Cette particularité s'est transmise jusqu'à nos jours en se transformant dans la croyance qui touche les "veyrines" dont celle de l'église de St Michel de Rieufret a connu de nombreux pélerinages.

Voir l'article consacré au culte de St Michel et aux veyrines (LIEN).


3.3 Les « boulins » : des trous de travail taillés face à face

Trous de boulins
Fig. 6. En haut: aperçu de l'espace entre la dalle T3 et l'orthostate S5 dans sa position initiale avec les trous.
En bas: les trous symétriques dans la dalle T3. (Photos J-M R)

Entre la dalle C3/T3 et l'orthostate S5, des perforations rectangulaires ont été découvertes, creusées face à face dans les deux blocs opposés. Ces aménagements, parfaitement équarris du côté intérieur (alors qu'une perforation naturelle existait côté extérieur), évoquent des trous de boulin destinés à recevoir des poutres. Deux hypothèses ont été avancées : ces poutres auraient servi soit de point d'appui pour soulever les dalles, soit de support pour un plancher provisoire permettant l'accès à une sorte de crypte sous-jacente. Le léger affaissement du bloc T4/C4 vers T3 tend à favoriser cette seconde hypothèse.

Planche de céramiques
Fig. 7. Planche des céramiques découvertes entre les dalles T3-T4 et les orthostates S4 et S5.(photo J-M R)

3.4 Un remblai hétérogène et ses vestiges

La zone couvrant les dalles centrales était partiellement comblée d'un remblai singulier : des pierres de petite taille, arrondies, manifestement apportées d'un autre milieu (probablement le lit d'un ruisseau ou d'une source), mêlées à du sable humifère.

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Fig. 1D. Planche des éclats de silex trouvés entre les dalles T3-T4 et les orthostates S4 et S5. À noter l'armature de flèche pédonculée à ailette au centre.(photo J-M R)

Ce remplissage a livré 17 fragments de céramique aux qualités très diverses (12 pâtes différentes, certaines grossières, d'autres fines, aux bords fortement érodés), des éclats de silex, un nucléus de petite taille et une armature de flèche pédonculée en silex. Entre les blocs T3 et S5, un remplissage de pierres plates soigneusement disposées — incompatible avec le travail désorganisé de pilleurs — a été mis au jour, sur lequel reposait un fragment de poterie noire. Ce soin apporté au comblement de cet espace, clairement situé sous le niveau des trous de boulin, laisse envisager une utilisation répétée ou réaménagée du monument à une époque indéterminée.

4. Une forme originelle reconstruite

Coupe avant-après du monument
Fig. 1G. Croquis en coupe du monument montrant, en haut, la position actuelle des pierres et, en bas, la position initiale envisagée.

Tenant compte de l'ensemble de ces observations, une lecture cohérente du monument n° 2 dans son état originel peut être proposée. Il s'agirait d'un monument à chambre couverte dans lequel :
• les quatre blocs allongés constituent le dallage de la chambre, posés à l'horizontale ;
• les orthostates nord et sud formaient les parois de part et d'autre de ce dallage ;
• un rétrécissement du couloir, à l'ouest, matérialisait l'accès à la chambre funéraire (bloc T1);
• des blocs à l'extrémité ouest constituaient le chevet du monument ;
• une structure provisoire de fermeture ou d'accès — les « barrots » engagés dans les trous de boulin — permettait une réouverture du monument pour de nouvelles inhumations ou des rites.

Selon Marc Devignes, qui avait prudemmment classé ces deux monuments parmi les allées d'Aquitaine, l'entrée se trouvait du côté est, ce que confirment la disposition des orthostates encore en place et l'augmentation progressive de la largeur vers l'ouest.

5. Le site dans son contexte régional

Les Hountètes ne constituent pas un phénomène isolé. La région d'Illats a livré de nombreux vestiges préhistoriques : haches polies, armatures de flèches, nucléus en silex, dispersés dans les terrains graveleux issus des variations du cours de la Garonne.

Hache polie
Fig. 1. Hache polie trouvée dans un muret de pierres à proximité du site des Hountètes, collection Dartigolles.

À quelques centaines de mètres du site, des traces de sépultures de l'âge du Fer ont été identifiées, et des armes en bronze ont été retrouvées dans les vignes. Dans sa Géographie Universelle, Élisée Reclus, s'appuyant sur une carte de G. de Mortillet, citait Illats comme la commune girondine la plus riche en monuments mégalithiques.

Photos aeriennes traces archeologiques
Fig. 1G. Á gauche: Traces d'une ancienne construction en bordure de l'ancien Ciron
Á droite: Traces caractéristiques de sépultures de l'âge du fer.

La position du site sur ce qui fut pendant des millénaires la « Petite Route des Landes » — voie migratoire empruntée depuis les Pyrénées pour coloniser la rive gauche de la Garonne — confère à ces monuments une dimension symbolique supplémentaire. À proximité immédiate se trouvait un gué sur le paléo-lit du Ciron, auprès duquel des traces d'une construction rectangulaire d'environ 12 m sur 18 m, non répertoriée, ont été repérées sur photographies aériennes.

6. Protection et valorisation :

les avancées depuis 2013

Le site bénéficiait dès 2013 d'un arrêté de zonage archéologique de la DRAC. En décembre 2016, le conseil municipal d'Illats a autorisé la signature d'une convention avec l'association Mémoires et Patrimoines des Graves pour la gestion, la protection et la mise en valeur du site, comprenant la réalisation de travaux, l'organisation de visites guidées et la création d'outils de médiation numérique. La question de fouilles archéologiques professionnelles, menées avec l'appui de la DRAC, a été évoquée à cette occasion. Á la demande de l'association, la parcelle sur laquelle se trouvent les allées mégalithiques a été acquise par la commune d'Illats, pour garantir qu'elles ne seront pas à nouveau vandalisées.

Conclusion

Ce que les Hountètes ont encore à dire

Près de deux siècles après leur première description, et dix-sept ans après leur « redécouverte » par l'association Mémoires et Patrimoines des Graves, les allées mégalithiques des Hountètes demeurent en attente d'une étude archéologique complète. Les sondages pratiqués entre 2008 et 2013 — effectués sans protocole de fouille rigoureux, ce que leurs auteurs reconnaissent eux-mêmes — n'ont fait qu'entrevoir la richesse potentielle du sous-sol : le remplissage de pierres plates soigneusement agencé, les céramiques aux pâtes multiples, l'armature de flèche constituent autant d'indices d'une longue fréquentation du site, peut-être sur plusieurs périodes successives.

La nature exacte des trous de boulin, la question d'un éventuel tumulus originel, le profil stratigraphique du sous-sol sous les dalles centrales, la datation précise des vestiges mobiliers : autant de questions auxquelles seule une fouille réglementée permettrait de répondre. Ce monument discret de la rive gauche girondine, longtemps oublié, a peut-être encore beaucoup à apprendre sur les sociétés néolithiques qui peuplaient les Graves bien avant l'arrivée des vignes.

Sources principales — J.-M. Rossignol, « L'alignement mégalithique des Hountètes à Illats (33) — " Rapport d'étape 2 Tentative de compréhension " , Association Mémoires et Patrimoines des Graves, décembre 2008.
— A. Hambücken et J.-M. Rossignol, « "Redécouverte" du site mégalithique des Hountettes (Illats, Gironde) : interventions de terrain et observations préliminaires », 2014.
— F. Jouannet, Département de la Gironde, 1843.
— E. Augey, Notes relatives à des Mégalithes…, 1908.
— M. Devignes, 1987, 1992, 1995.