Résumé

Le Ciron, rivière landaise qui rejoint aujourd'hui la Garonne à Barsac, n'a pas toujours emprunté ce tracé.

Une démonstration conduite par la lecture attentive de la carte topographique IGN au 1/25 000, des photographies aériennes, de la toponymie et des sources historiques permet de reconstituer un tracé antérieur, dit paléo-lit, s'étendant du pont de la Madeleine à Budos jusqu'à l'île Burgade à Cérons sur près de vingt kilomètres. Ce paléo-lit est lisible de bout en bout dans la topographie, la végétation et les limites territoriales médiévales — tandis que le cours actuel du Ciron ne sert de limite paroissiale en aucun endroit de son parcours, anomalie administrative inédite qui ne s'explique que par sa relative jeunesse.

Le mécanisme proposé pour cette défluviation est un soulèvement tectonique localisé au Douc de Junqueyres, seul accident topographique du tracé, vraisemblablement déclenché par le séisme de 502 attesté par Grégoire de Tours et lié à la réactivation de la dorsale de Cabanac-Villagrains. Ce soulèvement a rendu l'écoulement vers Cérons physiquement impossible, forçant le Ciron à investir son tracé actuel vers Barsac

La démonstration s'appuie sur un faisceau d'indices convergents couvrant l'ensemble de la séquence chronologique : l'alignement mégalithique néolithique des Hountètes établi en bordure du paléo-lit, la localisation de la Mutatio Sirone de l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (333) sur le gué du paléo-lit — résolvant une énigme historiographique vieille de deux siècles —, la voirie gallo-romaine organisée autour de l'ancien cours, le chapelet de vingt-cinq hameaux médiévaux alignés sur ses berges, et les bornes seigneuriales encore debout qui en matérialisent la mémoire dans la pierre. Elle complète et prolonge vers l'amont les travaux fondateurs de Gérard Pélissier-Hermitte sur l'évolution hydrographique aval du Ciron.

Abstract

The Ciron, a river of the Landes region that currently joins the Garonne at Barsac, has not always followed this course. A demonstration based on careful reading of the IGN 1:25,000 topographic map, aerial photographs, place names and historical sources allows the reconstruction of a former channel — the palaeo-bed — extending from the Pont de la Madeleine at Budos to the Île Burgade at Cérons over nearly twenty kilometres. This palaeo-bed is legible throughout in the topography, vegetation and medieval territorial boundaries — while the current course of the Ciron serves as a parish boundary nowhere along its length, an unprecedented administrative anomaly that can only be explained by its relative youth.

The proposed mechanism for this avulsion is a localised tectonic uplift at the Douc de Junqueyres, the only topographic anomaly along the former channel, most likely triggered by the earthquake of 502 AD attested by Gregory of Tours and linked to the reactivation of the Cabanac-Villagrains dorsal structure. This uplift made flow towards Cérons physically impossible, forcing the Ciron into its current course towards Barsac.

The demonstration rests on a convergent body of evidence spanning the full chronological sequence: the Neolithic megalithic alignment of the Hountètes established on the palaeo-bed's bank; the location of the Mutatio Sirone from the Bordeaux to Jerusalem Itinerary (333 AD) at the palaeo-bed ford — resolving a two-century-old historiographical enigma; the Gallo-Roman road network organised around the former course; a chain of twenty-five medieval hamlets aligned along its banks; and seigneurial boundary stones still standing that preserve its memory in stone. The study completes and extends upstream the foundational work of Gérard Pélissier-Hermitte on the downstream hydrographic evolution of the Ciron.

Introduction

La photographie qui ouvre cet article montre une forêt-galerie de platanes séculaires bordant un chemin paisible, longé par le mince filet d'eau du ruisseau des Hountètes. Le paysage est idyllique, presque immobile. Rien, à première vue, ne trahit ce qu'il cache : le lit d'une rivière disparue et, sur ses berges, les vestiges silencieux d'un monument néolithique.

C'est cette image, et la curiosité qu'elle a éveillée, qui sont à l'origine de l'aventure intellectuelle dont cet article est le récit. Une aventure conduite selon une démarche simple, résumée en trois mots devenus une devise personnelle : Voir et Comprendre. Voir ce que le paysage donne à lire quand on lui accorde le temps et l'attention qu'il mérite. Comprendre ce que les textes anciens disent quand on les confronte à la réalité du terrain plutôt qu'aux certitudes héritées.

Cette démarche a une dette. La découverte des travaux de Gérard Pélissier-Hermitte — hydrologue de l'Université de Bordeaux III, dont la conférence donnée à Bommes en 2004 reconstituait avec rigueur l'évolution hydrographique aval du Ciron — a été le catalyseur décisif. Elle a confirmé que l'intuition était fondée, fourni les bases scientifiques indispensables, et posé la question à laquelle les pages qui suivent tentent de répondre : si le Ciron a bien quitté son lit à l'aval, où et pourquoi l'a-t-il quitté à l'amont ?

La réponse se trouve dans le paysage. Elle se lit dans les courbes de niveau de la carte IGN au 1/25 000, dans la végétation des photographies aériennes, dans les noms de lieux, dans les limites des paroisses médiévales, dans la pierre d'une borne seigneuriale du XVIIe siècle, et dans les distances notées par un pèlerin anonyme sur la route de Bordeaux à Jérusalem en 333 après J.-C. Ces indices, pris isolément, seraient fragiles. Leur convergence vers le même tracé, le même mécanisme et la même date constitue une démonstration que cet article s'efforce de conduire avec la rigueur du terrain et la liberté de celui qui n'a pas d'hypothèse à défendre — seulement un paysage à lire.

Cet article est le premier d'une série consacrée aux secrets que recèle ce territoire du Sud-Gironde, entre Illats et la Garonne. D'autres suivront, sur la Gargalle défluviée, sur les voies anciennes, sur les activités économiques que ce paysage a portées pendant des siècles. Ils seront tous, à leur manière, le produit de la même démarche : Voir et Comprendre.

1. Le Ciron et son territoire : présentation générale

1.1 Le bassin versant du Ciron

Le Ciron est une rivière landaise d'une soixantaine de kilomètres, qui prend sa source dans les landes de Gascogne et rejoint aujourd'hui la Garonne sur la rive gauche, à Barsac, en plein cœur du vignoble des Graves. Son bassin versant couvre environ 1 400 km², drainant les sables et les landes du plateau landais avant de traverser les formations calcaires et molassiques du Sauternais. Cette transition géologique — des sables landais aux calcaires du Villandrautais — confère au Ciron ses caractéristiques particulières : des eaux froides et acides à l'amont, réchauffées et chargées de calcaire à l'aval, dont la rencontre avec les brumes automnales de la Garonne crée les conditions favorables au développement du Botrytis cinerea, le champignon qui donne naissance aux grands vins liquoreux de Sauternes et Barsac.

1.2 La zone d'étude : de Budos à Cérons

La zone qui fait l'objet de la présente étude couvre le tronçon aval du Ciron, depuis Budos — où la rivière quitte les gorges calcaires du Villandrautais pour aborder la plaine alluviale du Sauternais — jusqu'à Cérons, ancienne commune viticole sur la rive gauche de la Garonne. Ce tronçon d'une vingtaine de kilomètres traverse les communes de Budos, Pujols-sur-Ciron, Landiras, Illats, Barsac et Cérons, dans le sud du département de la Gironde.

Vue d'ensemble depuis le chemin des Graves, clocher-mur en arrière-plan
Fig. 1. Carte de localisation de la zone d'étude, avec le bassin versant du Ciron, le tronçon étudié de Budos à Cérons, et les principales communes mentionnées dans l'article.]

C'est sur ce tronçon que notre démonstration est centrée. C'est là que le paléo-lit est le plus lisible, que les indices convergent avec le plus de force, et que la défluviation a produit les effets les plus durables sur l'organisation du territoire.

2. Le cadre géologique et l'élément déclencheur

2.1 L'anticlinal de Villagrains-Landiras : une structure tectonique majeure

Le bassin aquitain, souvent perçu comme une vaste plaine sédimentaire monotone, est en réalité parcouru en profondeur par plusieurs structures tectoniques héritées de la compression pyrénéenne. Parmi elles, l'anticlinal de Villagrains-Landiras constitue la déformation la plus septentrionale et la plus proche de Bordeaux. Orientée selon un axe est-ouest, cette ride dissymétrique a provoqué le soulèvement des terrains du Crétacé supérieur jusqu'à l'affleurement, visible dans le lit du Gât-Mort à Villagrains et dans la vallée du Tursan à Landiras — deux affluents dont nous verrons qu'ils jouent un rôle central dans la réorganisation hydrographique décrite ici.

Cette structure est connue des géologues depuis près de deux siècles. Les niveaux du Crétacé supérieur qui y affleurent ont fait l'objet de travaux dès le XIXe siècle, notamment par Emmanuel Fallot (1895), et ont été repris au XXe siècle dans le cadre des recherches sur les ressources en eau souterraine du Sud-Gironde. Plus récemment, le BRGM a conduit une étude géologique et hydrogéologique approfondie de cette structure (Bourbon et al., 2022), dont le modèle couvre précisément la zone allant de Belin-Béliet à l'ouest jusqu'à Budos à l'est — commune qui se trouve, comme nous le verrons, au cœur de notre démonstration.

Ce qu'il faut retenir pour la compréhension de ce qui suit, c'est que l'anticlinal de Villagrains-Landiras n'est pas une structure géologique inerte. Elle a modelé, au fil du Plio-Quaternaire, l'organisation de l'ensemble du réseau hydrographique du Sud-Gironde, et elle reste susceptible, dans certaines conditions, de réagir à des sollicitations tectoniques.

2.2 Les travaux de Gérard Pélissier-Hermitte : le Ciron passait par Cérons

C'est au professeur d'hydrologie Gérard Pélissier-Hermitte, de l'EGID (Université de Bordeaux III), que l'on doit la reconstitution la plus complète et la plus rigoureuse de l'évolution du réseau hydrographique aval du Ciron. Sa conférence donnée à Bommes le 8 avril 2004, intitulée « Quand le Ciron passait par Cérons », expose une démonstration en plusieurs étapes qui mérite d'être rappelée ici dans ses grandes lignes, car elle constitue le point de départ indispensable de nos propres travaux.

Pélissier-Hermitte établit que le tracé hydrographique actuel du Ciron et de ses affluents est le résultat d'une évolution progressive intervenue au cours du Plio-Quaternaire. Il reconstitue les étapes successives de cette réorganisation : un stade initial où le Ciron rejoignait le paléo-Dropt vers le nord ; le franchissement progressif de l'anticlinal donnant naissance aux affluents actuels de la rive gauche de la Garonne ; puis les étapes de défluviation à l'aval, par captures successives, depuis Cérons jusqu'à l'embouchure actuelle à Barsac.

Ces travaux, qui n'ont pas fait l'objet d'une publication académique formelle et sont demeurés largement confidentiels, posent les fondations sur lesquelles s'appuie la présente étude. Ils décrivent admirablement l'évolution à l'aval du Ciron. Ils ne traitent cependant pas de ce qui se passe à l'amont, à hauteur de Budos, ni du mécanisme déclencheur qui a pu provoquer une réorganisation aussi profonde du réseau hydrographique dans un délai relativement bref à l'échelle géologique. C'est précisément là que nos propres observations apportent un éclairage nouveau.

2.3 Notre hypothèse : une défluviation à partir de Budos

Les observations que nous avons conduites convergent vers une conclusion que les travaux de Pélissier-Hermitte n'avaient pas formulée explicitement : le point de rupture du réseau hydrographique ne se situe pas seulement à l'aval, dans le secteur Cérons-Barsac, mais bien plus en amont, à hauteur de Budos, là où le Ciron quitte les gorges calcaires du Villandrautais pour aborder la plaine alluviale du Sauternais.

C'est à cet endroit précis — au pont de la Madeleine — que le Ciron, selon notre reconstitution, a abandonné son lit originel pour investir le tracé qu'il emprunte aujourd'hui. L'ancien lit — devenu paléo-lit — est encore parfaitement lisible dans le paysage, comme les sections suivantes le démontrent.