3. Les preuves géomorphologiques ; lire le paysage comme une archive
3.1 Méthode: comment reconnaître un paléo-lit
Un cours d'eau qui abandonne son lit ne disparaît pas sans laisser de traces. Il inscrit dans le paysage une série de signatures que le regard averti peut encore lire des siècles, voire des millénaires après l'événement. Ces signatures sont de plusieurs ordres, et leur valeur démonstrative est d'autant plus grande qu'elles convergent indépendamment les unes des autres vers la même conclusion.
La première signature est morphologique : un ancien lit se reconnaît à sa forme en creux, souvent adoucie par le temps mais toujours perceptible dans la microtopographie. Les méandres fossilisés, les berges émoussées, les dépressions allongées qui retiennent l'eau en hiver et se couvrent d'une végétation hygrophile en été constituent autant d'indices lisibles sur le terrain comme sur les photographies aériennes.La deuxième signature est sédimentaire : une rivière comme le Ciron charrie des quantités considérables de sables fins caractéristiques. Ces sédiments, déposés sur des siècles ou des millénaires dans le lit et sur les berges inondées, constituent une signature géochimique et granulométrique qui perdure longtemps après l'assèchement du cours.
La troisième signature est végétale : là où le sol conserve une humidité résiduelle ou une texture particulière héritée de l'ancien cours, la végétation répond. Les photographies aériennes révèlent ces différences sous la forme de variations de teinte et de texture — ce que les géomorphologues appellent une « coulée verte » — qui dessinent avec une précision remarquable le tracé de cours d'eau disparus.
La quatrième signature est toponymique : les noms de lieux constituent une mémoire longue, souvent plus fiable que les documents écrits car transmis oralement par des populations qui habitent le territoire. Un lieu-dit évoquant l'eau, le gué, la rive, le moulin dans une zone aujourd'hui sèche est un indice précieux. Dans la région gasconne, le vocabulaire occitan offre une palette particulièrement riche pour décrire les milieux aquatiques.
C'est la combinaison de ces quatre types de signatures — morphologie, sédimentologie, végétation, toponymie — qui fonde la démonstration présentée dans cette section. Leur convergence sur un tracé cohérent reliant Budos à Cérons constitue un argument géomorphologique solide.
3.2 La photo aérienne : la "coulée verte"
Sur les photographies aériennes disponibles sur le portail IGN « Remonter le temps », et tout particulièrement sur les clichés pris en période estivale de sécheresse, apparaît avec une clarté remarquable ce que nous désignons comme la « coulée verte » : une bande continue de végétation plus dense et plus sombre, qui s'étend du pont de la Madeleinede près des sources de Fontbanne à Budos, jusqu'à l'île Burgade à Cérons.
Cette coulée verte suit un tracé cohérent, distinct du cours actuel du Ciron sur l'intégralité de son parcours. Elle coïncide précisément avec la limite communale entre Illats et Barsac, puis entre Cérons et Barsac jusqu'à l'embouchure. Sa largeur, sa continuité et sa morphologie générale sont parfaitement compatibles avec le lit d'une rivière de la taille du Ciron avant sa défluviation.
3.3 La nature des sols : la signature sédimentaire du Ciron
Le long du paléo-lit identifié, la nature des sols présente des caractéristiques cohérentes avec un dépôt fluviatile ancien : texture sableuse, présence de limons fins, humidité résiduelle maintenue par la structure même du dépôt. Ces caractéristiques contrastent avec les sols des zones adjacentes et dessinent en creux le tracé de l'ancien cours.
3.4 La toponymie : la mémoire des noms
Les noms de lieux constituent, dans cette région de langue gasconne, une archive d'une remarquable fiabilité. Le gascon dispose d'un vocabulaire précis et nuancé pour décrire les milieux aquatiques, les zones humides, les gués, les berges et les fonds de vallée. Des toponymes apparemment anodins recèlent souvent une information géographique précise sur la nature du terrain au moment où le nom a été donné.
Le long du paléo-lit identifié, plusieurs lieux-dits portent des noms évocateurs d'une présence ancienne de l'eau. Ces toponymes, relevés sur les cartes anciennes et les cadastres napoléoniens, constituent des marqueurs indépendants qui confirment, point par point, le tracé reconstitué.
3.5 La carte « avant-après » : une lecture synthétique.
La lisibilité continue du paléo-lit
La lecture de la carte IGN au 1/25 000, avec ses courbes de niveau et ses points géodésiques, établit un résultat d'une clarté remarquable : le paléo-lit du Ciron est lisible dans la topographie sur l'intégralité du parcours, du pont de la Madeleine à Budos jusqu'à l'île Burgade à Cérons, sans discontinuité. Le couloir de l'ancien lit se dessine en creux de façon continue, formant un axe directeur cohérent que rien ne vient interrompre — à une exception près.Le Douc de Junqueyres : le seul accident topographique
Cette exception est le Douc de Junqueyres. C'est le seul point de tout le tracé où la topographie actuelle interdit l'écoulement vers Cérons : le paléo-lit y monte de 13 mètres à 22 mètres sur 750 mètres de distance avant de redescendre à 13 mètres, formant un verrou topographique infranchissable pour un cours d'eau. Partout ailleurs, la pente est favorable à l'écoulement vers le nord.Cette unicité est géomorphologiquement décisive. Elle signifie que, avant le soulèvement de cette structure, le Ciron pouvait s'écouler naturellement jusqu'à Cérons sur l'intégralité du tracé sans rencontrer d'obstacle. Le Douc de Junqueyres n'est pas une dune passive héritée de la période éolienne landaise — son rôle de verrou hydrographique suppose un soulèvement actif, cohérent avec la réactivation sismique de l'anticlinal de Villagrains-Landiras proposée en section 2.
Le système des limites paroissiales et seigneuriales
La carte révèle un second résultat, indépendant du premier et tout aussi démonstratif : le réseau des limites paroissiales et seigneuriales suit le paléo-lit et les voies anciennes qui lui sont associées sur l'intégralité du tracé, sans jamais emprunter le cours actuel du Ciron. Ce dernier, fait remarquable, ne sert de limite paroissiale en aucun endroit de son parcours — ce qui ne s'explique que si, au moment où ces limites ont été fixées, il n'existait pas encore comme cours principal reconnu.
Le système de limites se déploie du sud au nord de la façon suivante. Entre Budos et Pujols-sur-Ciron, la limite suit le paléo-lit. Entre Landiras et Pujols-sur-Ciron, elle traverse le Douc de Junqueyres. Entre Illats et Pujols-sur-Ciron, la limite emprunte la Bendalaise, voie gallo-romaine reliant Barsac à Budos. Le chemin Gallien prend ensuite le relais pour séparer Illats de Barsac, avant que le paléo-lit lui-même ne reprenne la fonction de limite entre Illats et Barsac, puis entre Cérons et Barsac jusqu'à l'embouchure à l'île Burgade.
Les bornes seigneuriales : la mémoire dans la pierre
Deux bornes matérialisent encore aujourd'hui cette limite au nord du Douc de Junqueyres, en bordure immédiate du paléo-lit, à la jonction des territoires de Landiras, d'Illats et de Pujols-sur-Ciron. La première, dite borne « grésillée », est taillée dans le grès ferrugineux local. Elle porte sur une face le gril de saint Laurent, patron de la paroisse d'Illats, et une croix sur l'autre face tournée vers Landiras. Répertoriée dans la base Mérimée avec une datation du XVIIe siècle, elle cristallise une limite dont l'origine est assurément bien plus ancienne. La seconde borne, moins connue et aujourd'hui perdue dans les bois, a été photographiée et géoréférencée.
4. Les preuves archéologiques et historiques
4.1 La Préhistoire : l'alignement mégalithique des Hountètes (Illats)
En bordure immédiate du paléo-lit, dans le lieu le plus bas de la commune d'Illats, se trouve l'alignement mégalithique des Hountètes — un monument dont la situation n'est pas le fruit du hasard. La zone d'affleurement rocheux sur laquelle il est établi est alimentée par des sources dont le nom dit tout : hountètes, en gascon, désigne les petites fontaines. L'eau était là au moment de l'édification du monument. Le Ciron coulait à proximité immédiate, sur le tracé que nous avons identifié comme son lit originel. Le site des Hountètes est un site de vie organisé autour de la rivière, et le choix de cet emplacement pour un monument de cette nature n'est compréhensible qu'en restituant le Ciron dans son ancien cours.Nos recherches sur ce monument ont fait l'objet de deux publications successives. Un premier rapport, publié sur le site de la commune d'Illats, a posé les bases de l'identification et de la description du site. Il a ensuite été prolongé et approfondi dans un article réalisé en collaboration avec Anne Hambucken, traitant exhaustivement de l'ensemble de nos recherches sur ce monument et publié dans une revue de préhistoire.
4.2 L'Antiquité : la station de Sirione et l'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (333)
L'Itinéraire de l'Anonyme de Bordeaux, rédigé en 333 après J.-C., est le premier récit de pèlerinage chrétien conservé. C'est un document d'une précision remarquable : il consigne, étape par étape, les distances entre les stations de poste impériales jalonnant la route de Bordeaux à Jérusalem. Parmi elles figure la Mutatio Sirone — un relais de poste implanté obligatoirement sur une voie carrossable et à proximité immédiate d'un point d'eau.
Depuis le XIXe siècle, tous les historiens qui se sont penchés sur la question ont cherché Sirione sur le cours actuel du Ciron. Les distances ne tombant pas juste — l'écart est de près de trois kilomètres — la conclusion unanime a été d'attribuer une erreur à l'Itinéraire lui-même. Cette conclusion, répétée de génération en génération, n'a jamais été remise en question, faute d'avoir été confrontée à la réalité du terrain.
C'est cette confrontation que nous avons conduite, en mesurant les distances sur la carte IGN au 1/25 000 et en les comparant aux données de l'Itinéraire, non pas en partant du cours actuel du Ciron, mais en partant du paléo-lit. Le résultat est sans ambiguïté : les distances de l'Itinéraire correspondent exactement à la position du gué sur le paléo-lit, au croisement du chemin Gallien, sur le seuil rocheux à 11 mètres d'altitude. Il n'y a pas d'erreur dans l'Itinéraire. Il y avait des œillères dans la méthode de ceux qui le lisaient, en postulant que le Ciron a toujours coulé là où il coule aujourd'hui.
En 333, le Ciron coulait encore sur son tracé originel. Sirione n'est pas un vestige énigmatique — c'est un gué actif sur une rivière vivante.
Le détail des mesures et le tableau comparatif sont présentés en Annexe A.
4.3 La voirie gallo-romaine : deux voies, deux réalités hydrographiques
Le territoire traversé par le paléo-lit est structuré par deux voies gallo-romaines distinctes, dont la coexistence n'est compréhensible qu'en restituant le Ciron dans son ancien cours. La première est la Bendalaise, voie reliant Barsac à Budos, qui longe et recoupe le paléo-lit. La seconde est le chemin Gallien, qui sépare Illats de Barsac et franchit le paléo-lit au niveau du gué de Sirione.
Des vestiges de la voie gallo-romaine de Barsac à Budos ont été mis au jour et partiellement détruits avec ceux du chemin Gallien lors de la construction de l'autoroute A62. Un dossier de fouilles préventives a été constitué à cette occasion, dont la consultation est en cours.
[Note : le dossier de fouilles préventives de l'A62 est en cours de localisation. Ses résultats seront intégrés dans une version ultérieure de cet article.]
4.4 Le Moyen Âge : les hameaux du paléo-lit
Le long du paléo-lit identifié, de Budos jusqu'à Cérons, la carte IGN au 1/25 000 révèle une succession ininterrompue de hameaux dont la localisation dessine un chapelet de peuplement qui suit le tracé de l'ancien cours avec une fidélité remarquable.
Du sud au nord, en partant de Budos, on relève : Labarthe, Le Batan, Pourrière, Le Pesquey, Lavion, La Rouille, Le Courau, Lucat, Le Marais, Lyonne, Le Marais, Guillemaria, Bouriet, Tout Blanc, Bragot, Le Basque, Périnet, Les Hountètes, Miailhe, La Baquère, Le Merle, Salvané, Sauguenan, La Barthe, Larroc.
Vingt-cinq hameaux, alignés sur le tracé du Ciron ancien. Leur toponymie est elle-même éloquente. Le Batan désigne un moulin à foulon, installation qui nécessite impérativement la force motrice d'un cours d'eau. Le Pesquey dérive du gascon pesquièra — pêcherie ou vivier. Les deux occurrences du Marais signalent des zones humides résiduelles. Les Hountètes rappellent les sources du gué de Sirione. La Barthe et Labarthe désignent en gascon un fond de vallée humide.
Ces hameaux ne se sont pas installés au hasard. Leurs fondateurs se sont établis là où il y avait de l'eau, des terres alluviales fertiles, un accès facile à la rivière. Quand le Ciron a quitté son lit, les hommes sont restés. L'inertie du peuplement est une loi générale de la géographie humaine : on ne déplace pas un hameau parce qu'une rivière a changé de cours. On reste, et le nom du lieu conserve la mémoire de ce qui était là avant.