5. Reconstitution du tracé ancien et chronologie
5.1 Le lit original du Ciron avant 502 : une reconstitution cartographique
La démonstration conduite dans les sections précédentes permet de proposer une reconstitution précise du tracé du Ciron avant la défluviation de 502. Ce tracé, lisible de bout en bout dans la topographie, la végétation, la toponymie et les limites territoriales, s'étend du pont de la Madeleine à Budos jusqu'à l'île Burgade à Cérons.Ce tracé est celui qu'empruntait encore le Ciron en 333, quand l'Anonyme de Bordeaux notait la Mutatio Sirone sur son itinéraire. Il est celui que les populations médiévales ont pris comme référence pour organiser leur territoire. Il est celui que les géomètres du XVIIe siècle ont matérialisé dans la pierre de la borne grésillée d'Illats. C'est, en un mot, le Ciron historique — le seul que les hommes de ce territoire ont connu pendant la quasi-totalité de l'histoire humaine de la région.
Figure 7 : carte de reconstitution du lit original du Ciron avant 502, fond IGN au 1/25 000.
Cliquez sur l'image et dépacez le curseur de gauche à droite et de droite à gauche pour voir le Ciron AVANT et APRÈS
5.2 Le mécanisme : la dorsale de Cabanac-Villagrains et le séisme de 502
La défluviation du Ciron s'inscrit dans une histoire géologique longue, portée par une structure tectonique majeure du Sud-Gironde : l'anticlinal de Cabanac-Villagrains, dont l'influence s'étend jusqu'en Lot-et-Garonne. C'est elle qui, par ses soulèvements successifs au fil du Plio-Quaternaire, a façonné l'organisation du réseau hydrographique du Sud-Gironde — déportant progressivement la Garonne vers l'est et entraînant dans ses errements l'ensemble de ses affluents, dont le Ciron.
Le mécanisme proposé est le suivant : le séisme de 502, attesté par Grégoire de Tours, a réactivé la dorsale de Cabanac-Villagrains en provoquant un soulèvement localisé dans la zone du Douc de Junqueyres. Ce soulèvement a suffi à modifier la pente du lit du Ciron sur le tronçon concerné, portant le fond du lit de 13 mètres à 17,5 mètres sur 750 mètres de distance. Cette modification a rendu l'écoulement vers Cérons physiquement impossible. Le Ciron, bloqué par ce verrou topographique, a trouvé un exutoire de moindre résistance dans le tracé actuel, vers Barsac.
5.3 Les cours d'eau secondaires : une réorganisation cohérente à l'échelle régionale
Le Saint-Cricq, issu des sources des Hountètes, s'est simplement approprié l'ancien lit du Ciron après la défluviation. Son tracé actuel est celui du paléo-lit — il en occupe le couloir topographique, il en suit les méandres, il en alimente les zones humides résiduelles.
La Gargalle offre un cas différent. Affluent direct de la Garonne entre Podensac et Virelade, elle a été défluviée au niveau de Brouquet, sur la commune d'Illats, par le soulèvement d'une ancienne terrasse de la Garonne. Son cours, orienté sud-ouest / nord-est, s'infléchit à cet endroit à quatre-vingt-dix degrés pour prendre une direction nord-ouest / sud-est — une anomalie topographique flagrante, immédiatement lisible sur la carte. Cet accident est postérieur aux grandes défluviations de la Garonne décrites par Bécheler et Vivière, et son histoire complète fera l'objet d'un article distinct.
5.4 Ce que l'hypothèse explique que la littérature ne résolvait pas
Notre hypothèse résout trois problèmes que les travaux précédents laissaient ouverts, et qui constituent ensemble les trois verrous de la démonstration.
Le premier verrou est la localisation de Sirione. Depuis le XIXe siècle, cette station constituait une énigme. Cherchée sur le cours actuel du Ciron, elle ne pouvait pas tomber juste. Notre hypothèse dissout l'énigme sans reste : sur le paléo-lit, les distances de l'Itinéraire correspondent exactement à la position du gué au croisement du chemin Gallien.
Le deuxième verrou est la délimitation complète de la zone de défluviation. Les travaux fondateurs de Gérard Pélissier-Hermitte, auxquels cette étude doit son point de départ et à qui nous rendons ici un hommage appuyé, avaient admirablement décrit l'évolution hydrographique à l'aval. Notre étude apporte la reconstitution du tracé complet depuis le pont de la Madeleine, l'identification du Douc de Junqueyres comme verrou topographique unique, et l'articulation de l'ensemble avec le séisme de 502. Il est à déplorer que ces travaux remarquables, demeurés confidentiels faute de publication académique formelle, n'aient pas suscité avant aujourd'hui la continuité qu'ils méritaient.
Le troisième verrou est l'observation, inédite à notre connaissance, que le cours actuel du Ciron ne sert de limite paroissiale en aucun endroit de son parcours. Cette anomalie administrative, lisible sur n'importe quelle carte des communes du Sauternais, ne s'explique que par une seule hypothèse : au moment où les limites paroissiales ont été fixées, le Ciron actuel n'existait pas encore. C'est l'argument administratif qui verrouille la démonstration géomorphologique et historique — indépendant, vérifiable, et jusqu'ici passé inaperçu.
6. Discussion
6.1 Limites de la démonstration : ce qui reste à confirmer
Toute démonstration honnête doit dire ce qu'elle n'est pas. Celle-ci repose sur la lecture attentive du paysage — cartes, photographies aériennes, toponymie, archives territoriales — et sur la confrontation rigoureuse de ces observations avec les textes anciens. Elle ne repose pas sur des sondages de terrain, des datations en laboratoire ou des analyses sédimentologiques. Ce n'est pas une faiblesse dissimulée : c'est une limite assumée, qui définit la nature de la contribution et ouvre l'espace des recherches à venir.
Trois points restent à ce jour insuffisamment étayés. Le premier est la confirmation sédimentologique du paléo-lit, qui nécessiterait des sondages pédologiques systématiques aux points clés du tracé. Le deuxième est la datation précise de la défluviation : le séisme de 502 constitue un élément déclencheur plausible et cohérent, mais une attestation textuelle n'est pas une preuve géophysique — des datations par thermoluminescence ou radiocarbone permettraient de confirmer la chronologie proposée. Le troisième concerne le dossier de fouilles préventives de la voirie gallo-romaine, dont la consultation est en cours et dont les résultats seront intégrés ultérieurement.
6.2 Passer le relais
Ce travail est celui d'un observateur de terrain, non d'un universitaire. Il est le fruit d'une démarche que son auteur résume en trois mots : Voir et Comprendre. Voir ce que le paysage donne à lire quand on lui accorde le temps et l'attention qu'il mérite. Comprendre ce que les textes anciens disent quand on les confronte à la réalité du terrain plutôt qu'aux hypothèses de ses prédécesseurs.
Cette démarche a ses limites naturelles. Après avoir posé les jalons d'une démonstration qui couvre la Préhistoire, l'Antiquité et le Moyen Âge, après avoir résolu une énigme vieille de deux siècles, complété les travaux d'un précurseur trop tôt oublié et verrouillé la démonstration par une observation inédite, il est temps de passer le relais.
Ce relais, nous le passons sans condition ni préférence. À quiconque sera curieux, rigoureux et suffisamment libre de ses présupposés pour regarder ce paysage avec des yeux neufs. À quiconque voudra vérifier ce qui peut l'être, affiner ce qui mérite de l'être, ou contredire ce qui résistera à l'épreuve du terrain. La contradiction honnête est une forme d'hommage — elle signifie que le sujet mérite qu'on s'y attarde.
La seule ambition de cet article est de partager ce qu'un homme a vu et compris de son environnement immédiat, en espérant que d'autres y verront davantage encore.Bibliographie
Sources anciennes
Anonyme de Bordeaux, Itinerarium Burdigalense (333 ap. J.-C.). Manuscrit complet accessible en ligne : Bibliothèque nationale de France, portail Gallica, page 66r. Éditions de référence : Parthey G. et Pinder M., Berlin, 1848 ; édition issue du manuscrit de Vérone, BNF, 1864.
Grégoire de Tours, Historia Francorum, Livre X (fin du VIe siècle). Texte accessible en ligne [archive]. Essai chronologique pour servir à l'histoire de Tours, note [6].
Travaux scientifiques et articles de référence
Bécheler P. et Vivière J.-L., 1988. « Évolution du réseau hydrographique ancien de la Garonne dans la région des Graves ». Bulletin de l'Institut géologique du bassin d'Aquitaine, Bordeaux, n° 43, p. 163–178.
Bourbon et al., 2022. Étude géologique et hydrogéologique de l'anticlinal de Villagrains-Landiras. BRGM.
Fallot E., 1895. Notice relative à une carte géologique des environs de Bordeaux. Impr. Gounouilhou Bordeaux
Pélissier-Hermitte G., 2004. « Quand le Ciron passait par Cérons ». Conférence donnée à Bommes le 8 avril 2004.
Ressources cartographiques et en ligne
Institut géographique national (IGN). Carte topographique au 1/25 000, feuilles couvrant le territoire de Budos à Cérons. Disponible sur le portail Géoportail : https://www.geoportail.gouv.fr
Institut géographique national (IGN). Photographies aériennes historiques et actuelles. Portail « Remonter le temps » : https://remonterletemps.ign.fr
Base Mérimée — Inventaire du patrimoine architectural. Borne grésillée, route d'Illats à Budos, commune d'Illats, datation XVIIe siècle (incertaine).
Géoportail, calculateur d'itinéraires en mode piéton. Mesures effectuées par l'auteur entre la place Saint-Pierre à Bordeaux, Le Milan à Saint-Médard-d'Eyrans, Le Basque à Illats, Lassalle sur le Ciron et Jean du Bosc à Pujols-sur-Ciron.
Publications de l'auteur
Rossignol J-M. 2007, Mise en valeur du site de la Hountète, Rapport d'étape n°1. Mémoires et Patrimoines des Graves Illats.
Rossignol J-M. 2008, L'alignement mégalithique des Hountètes à Illats (33) Tentative de compréhension, Rapport d'étape n°2. Mémoires et Patrimoines des Graves Illats
Rossignol J-M. 2011, Toponymie Lionne à Illats, une histoire d'eau. Mémoires et Patrimoines des Graves Illats.
Annexes
Annexe A -- La localisation de Sirione : comparaison des distances
Méthode
Les distances entre stations successives mentionnées dans l'Itinéraire ont été converties en kilomètres sur la base de la lieue gauloise, unité de mesure utilisée dans la partie occidentale de l'Empire romain. Les distances résultantes ont été comparées à deux séries de mesures effectuées sur le terrain via le calculateur d'itinéraires Géoportail en mode piéton, en partant de la place Saint-Pierre à Bordeaux. Le point de référence intermédiaire retenu est Le Milan, à Saint-Médard-d'Eyrans, situé à 17 km de la place Saint-Pierre — distance cohérente avec la station précédant Sirione dans l'Itinéraire.
Conclusion
La distance indiquée par l'Itinéraire correspond exactement à la position du lieu-dit Le Basque à Illats, situé en bordure immédiate du paléo-lit, au croisement du chemin Gallien et du seuil rocheux des Hountètes à 11 mètres d'altitude. Les points situés sur le cours actuel du Ciron à Pujols-sur-Ciron présentent un écart de 3 à 4 kilomètres. C'est cet écart, constaté depuis le XIXe siècle, qui conduisait à conclure à une erreur de l'Itinéraire. La Mutatio Sirone se trouvait bien là où il l'indique — sur le Ciron ancien, dont le tracé a été abandonné après la défluviation de 502.
Annexe B -- L'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem (333 ap. J.-C.)
Présentation du document
L'Itinéraire de Bordeaux à Jérusalem, également connu sous les noms d'Itinerarium Burdigalense ou Itinerarium Hierosolymitanum, est le plus ancien récit de pèlerinage chrétien conservé. Il a été rédigé en 333 après J.-C. par un habitant anonyme de Bordeaux qui décrit étape par étape son voyage jusqu'à Jérusalem. Ce document est d'une précision exceptionnelle : là où les autres itinéraires antiques ne mentionnent que les grandes étapes, l'Anonyme de Bordeaux triple le nombre de lieux connus en ajoutant systématiquement les mutationes — les relais de poste impériaux — avec leurs distances respectives.
Trois manuscrits de l'Itinerarium Burdigalense sont conservés : l'un à la Bibliothèque capitulaire de Vérone, l'un à l'abbaye de Saint-Gall (daté du premier quart du IXe siècle), et le troisième, complet, à la Bibliothèque nationale de France, accessible en ligne sur le portail Gallica.
La Mutatio Sirone et sa localisation
Parmi les stations mentionnées par l'Anonyme figure la Mutatio Sirone, relais de poste situé entre Bordeaux et la prochaine grande étape vers le sud. Conformément à la définition même d'une mutatio, cette station était implantée sur une voie carrossable et à proximité immédiate d'un point d'eau — ici, selon notre démonstration, le gué du Ciron ancien au croisement du chemin Gallien, sur le seuil rocheux des Hountètes à 11 mètres d'altitude, sur la commune d'Illats. En 333, le Ciron coulait donc encore sur son tracé originel.
Référence : Itinerarium Burdigalense, manuscrit complet accessible sur BNF Gallica, page 66r. Éditions de référence : Parthey G. et Pinder M., 1848 ; édition de 1864 issue du manuscrit de Vérone, BNF.
Annexe C — Le séisme de 502 : le témoignage de Grégoire de Tours
Présentation du document
Grégoire de Tours (538–594), évêque de Tours et historien de référence du haut Moyen Âge, est l'auteur de l'Historia Francorum — l'Histoire des Francs — en dix livres, qui constitue la source narrative la plus importante pour l'histoire de la Gaule mérovingienne.
Le témoignage sur le séisme de 502
Le Livre X de l'Histoire des Francs contient la description suivante d'un tremblement de terre survenu le 14 juin 502 : « Le 14 juin, au moment où la lumière du matin commençait à paraître, il y eut un grand tremblement de terre. » Ce séisme aurait duré trois heures, renversé près de mille bâtiments et causé la mort de trois cents personnes. La même période voit une éclipse solaire, suivie en automne de grandes pluies et d'une crue extraordinaire des eaux.
Portée de ce témoignage
Un séisme suffisamment puissant pour durer trois heures et renverser mille bâtiments est un événement d'une magnitude considérable. Dans le contexte géologique du Sud-Gironde, où la dorsale de Cabanac-Villagrains constitue une structure tectonique active, un tel événement est tout à fait de nature à provoquer les soulèvements localisés que notre démonstration postule. La coïncidence entre la date du séisme et la fenêtre chronologique définie par nos indices — après 333, date de l'Itinéraire, et avant l'époque médiévale où les limites paroissiales fossilisent déjà le paléo-lit — n'est pas fortuite. C'est l'élément déclencheur le plus plausible, et le seul événement documenté de cette magnitude dans cette région pour cette période.
Référence : Grégoire de Tours, Historia Francorum, Livre X. Texte accessible en ligne [archive]. Essai chronologique pour servir à l'histoire de Tours, note [6].